LE MYTHE DANS LA SOCIETE CANAQUE
Par Jean Marie TJIBAOU (Mélanésia 2000 réf 790 NCL BON
de la bibliothèque du centre Tjibaou à Nouméa)
Note du webmaster: le passage concernant le requin est en caractères bleus dans le chapitre 3, j'ai préféré ne pas l'extraire du contexte
Le mythe est un récit à caractère légendaire sur
l’origine d’un clan. Il faut se dire que chaque clan se considère
comme le centre de relations qui existe entre les membres d’une même
tribu et qu’en conséquence l’origine d’un clan est
perçue comme l’origine du monde environnant.
En effet on ne peut comprendre l’ensemble du réseau de la tribu qu’à partir d’un centre défini par le mythe qui s’exprime concrètement , sur le terrain par le tertre où est la chefferie et socialement par la position de chaque individu dans le système hiérarchique de la tribu. Deux niveaux de perception, deux manières de »lire » la société canaque qui n’est qu’une seule et même expression du mythe s’inscrivant à la fois dans l’espace, dans l’environnement, et à la fois dans la structure sociale et les personnes. Tout ce qui structure la terre du clan correspond aux structures sociales qu’engendre le mythe .Nous allons passer sans cesse d’une structure à l’autre et voir comment l’une et l’autre s’expriment réciproquement.
Le mythe c’est la parole créatrice de l’univers canaque, le verbe qui amène le monde à l’existence. Il a pour fonction d’être la mémoire du clan d’une part, et d’autre part d’être la parole de vie pour le présent et l’avenir. En conséquence cette parole doit être dite, transmise et partagée pour la sécurité, la cohésion et la survie du groupe.
Le mythe qui fait surgir la vie par l’avènement de l’ancêtre
du clan est également créateur de l’univers canaque en déterminant
:
1. le système de rapports entre les membres de la tribu.
2. le réseau de relations entre les clans
3. une série de rapports entre l’homme, la divinité et le
cosmos.
1. LES RAPPORTS ENTRE LES MEMBRES DE LA TRIBU :
Le code des rapports, c’est à dire des comportements et attitudes qu’un individu doit avoir vis-à vis de ses frères de la tribu est imposé par la parole qui a engendré le clan. Si le frère ainé a toujours une place privilégiée, c’est que d’après le mythe il est le premier né de la fratrie ;il est celui qui « marche en avant » .Il est celui qui est la lumière du clan parce que premier né à la lumière. Il est le fils vénéré des anciens de la tribu. Il est la parole du clan. Il est le poteau central de la grande case à laquelle il est identifié. C’est ainsi que cette case considérée comme le symbole de l’ancêtre est entourée de sacré. En effet, cette case est le lieu où descendent les esprits des ancêtres. Là habite le chef, le grand frère, le verbe du clan.
Ces considérations amènent le groupe à donner au chef et à sa demeure une certaine prééminence. Les clans cadets vont prendre une certaine distanciation par rapport à l’aîné et à son habitat.
Ceci va se traduire au niveau de l’espace soit par une palissade de bois ou par un mur de pierres ou tout simplement par le choix d’un emplacement plus élevé par rapport aux autres habitats des autres clans.
Dans ce cas où la palissade de bois ou la barrière de bois n’indiquent pas d’une manière évidente l’habitat du chef, il y a cependant un espace déterminé qu’est une pelouse plus ou moins délimité par des sapins, des cocotiers, des pins colonnaires , ou des peupliers canaques. Mais quelle que soit la forme de délimitation de la cour de la chefferie, il y a une complicité du groupe pour reconnaître l’aire réservée à la chefferie et cet espace est sacré.
Ce caractère sacré de la chefferie identifié sur le sol est marqué au niveau des institutions par une série de règles et interdits qui exigent des cadets et des sujets une attitude et des comportements, l’essentiel étant de privilégier le lieu d’habitat de la parole du clan.
Il semble que le groupe s’est ingénié à dresser entre lui et la chefferie non seulement des barrières physiques mais aussi des barrières psychologiques et morales.
L’objectif toujours présent est la mise à distance de la parole génératrice et vivifiante du clan. Cette parole génératrice du clan a ce sens que la structuration de la Société Mélanésienne est celle qui schématiquement apparaît dans le mythe. Cette structure de la société constitue non seulement l’organigramme de la Société Mélanésienne mais en même temps elle constitue un mécanisme ou un système de communication de la parole qui fait partie intégrante de la vie du groupe, car la cohésion et la vigueur du groupe sont fonction de la circulation de la parole et de son intensité. Plus la parole imprègne le système de communication et donc le groupe, plus la communauté est dynamique.
Dans cet univers on peut parler de promotion en termes d’ascension dans une hiérarchie de postes. Il est également difficile de parler de progrès en termes linéaires. Les termes qui auraient un sens dans le Monde Mélanésien seraient la densité et l’intensification du système de relations et la force dynamisante de la parole qui par son imprégnation ravive la flamme et la vie du groupe.
2. RESEAUX DE RELATIONS ENTRE LES CLANS :
Si le système de communication de la parole s’origine dans le mythe , cela veut dire au niveau de la hiérarchie sociale que le sens de la circulation de la parole doit suivre l’ordre de priorité que l’on retrouve dans la genèse « des pères » ou des aînés de la fraternité clanique. Il va donc être considéré comme l’incarnation de la parole et le réceptacle ou « panier de paroles ». Il est la racine, la source, la source, l’ossature, la chaîne des crêtes, ce personnage a droit aux préséances coutumières, aux prémices agricoles. Toute parole qui doit atteindre la tribu doit passer par le chef de file pour se répercuter ensuite dans tout le réseau. C’est une condition essentielle de la transmission du message.
Le poste qui vient ensuite dans l’organigramme de la tribu est celui du
porte-parole du chef. C’est normalement le cadet car la Société
Mélanésienne donne ce poste au second personnage qui apparaît
dans le récit mythique.
Ensuite on trouve le propriétaire foncier, le maître des cultures, ceux qui assurent la sécurité, etc. …
Cette série de fonctions dans l’organigramme de la tribu fait apparaître le chef et son porte-parole avec une certaine prééminence mais tous les autres postes se situent à une distance égale et dans une relation privilégiée et autonome avec la chefferie. En effet chacune de ces fonctions instituent un clan avec une hiérarchie propre ayant en gros des similitudes avec l’organisation de la société globale. On peut dire ainsi que chaque clan reprend pour son compte le système de communications et des relations qui est celui de la grande fraternité clanique.
Il convient de préciser une fois de plus que chaque clan a son propre mythe générateur.
Il faut d’autre part noter ici que si le clan en référence a son propre mythe se situe comme « le nombril du monde » c’est une forme de langage qu’il ne faut pas entendre dans un sens de générations linéaires où un clan donné serait l’origine de tous les autres. Ici c’est d’avantage une manière d’exprimer l’autonomie du clan dans un système de relations. Mais le récit mythique ne fait apparaître une vision panoramique de la société globale mais seulement un aperçu de cette société à travers un clan donné. C’est la vision du clan qui intéresse et non l’ensemble de la société. Autrement dit le narrateur s’attache à mettre en évidence la place de son clan et il privilégie tellement ce clan que le reste de la société n’apparaît plus. Mais la vue d’ensemble n’échappe qu’à l’observateur extérieur, alors que pour les hommes de la tribu l’ensemble de la société n’a pas besoin d’être explicite car elle est constamment présente, c’est elle qui constitue la toile de fond d’où émerge chaque clan avec son originalité.
3. RAPPORT AVEC LE COSMOS
La parole organisatrice du clan étend son hégémonie au
delà des frontières du système hiérarchique qui
régit les hommes. Elle étend son pouvoir sur les choses et sur
le cosmos en général. En effet, tout ce qui de prés ou
de loin se situe dans son environnement spatial est plus ou moins imprégné
de son influence et en conséquence se trouve dans une situation de participation
à l’être engendré par cette parole. Ce qui va déterminer
une situation d’inter-dépendance entre les êtres présents
au moment de la génération du clan. Ainsi
le requin (animal), le rocher (minéral), le kaori (végétal),
le tonnerre (phénomène atmosphérique) qui sont les éléments
de la nature qui ont servi de médiation entre la parole mythique et l’apparition
de l’ancêtre du clan vont être considérés comme
des éléments sacrés du cosmos. Ils sont le totem appelé
esprit ou ancêtre (grand-père, grand-frêre) ou tout simplement
le vieux du clan. Chacun de ces éléments dans sa spécificité,
mais aussi dans sa généralité fait partie intégrante
du clan et il a droit à de la considération, laquelle commande
une série de rapports.
En effet le tonnerre, le requin, l’arbre ou la pierre n’apparaissent
plus avec leur réalité objective mais plutôt symbolique.
Ils sont considérés sur le même plan que les autres éléments
constituants de la personnalité du groupe.
D’après le mythe quelle est la genèse de ces rapportes entre l’homme et les différents éléments du cosmos ?
Dans le mythe on voit d’abord apparaître
le totem, esprit du clan par le truchement d’un poisson par exemple ;ce
sera le cas du requin au contact duquel le rocher de tel endroit va donner naissance
à l’aîné du clan ainsi qu’à ses frères.
Le requin sera alors considéré comme l’élément
de la nature qui perpétue la présence réelle et protectrice
de l’ancêtre et le requin viendra effectivement rendre service ou
tirer ses enfants d’un mauvais pas. Le requin appelé ancêtre
du clan a droit à des égards particuliers. Ainsi il est interdit
à ses protégés d’en manger la chair. Si un requin
est pris dans leurs filets, ils doivent le reprendre respectueusement et le
relâcher. S’ils trouvent un requin échoué ils doivent
le remettre à flot, etc.. De son coté le requin doit veiller sur
celui de ses enfants qui se trouve en mer. Si il se noie le requin doit venir
auprès de lui et l’inviter à s’agripper sur son dos
pour le ramener au port. Si le naufragé est attaqué en mer par
d’autres poissons, le requin se charge de sa défense. Si ce même
personnage doit faire une pêche importante, le requin doit rabattre les
poissons dans les filets ou les pièges tendus par l’homme. Si l’homme
se trouve en mer et menacé par le mauvais temps, le requin apparaît
au devant de la pirogue ou du bateau et l’homme qui comprend le message
doit suivre pour éviter le danger.
Il est également interdit aux membres du clan, mais surtout aux femmes
de dire son nom.
L’élément qui apparaît ensuite dans le mythe est le rocher. Ce rocher se situe dans un endroit précis de l’espace .C’est le lieu considéré comme l’emplacement initial du clan et le rocher est le signe qui indique le lieu précis où ce clan a fait irruption dans l’existence. Ce lieu et le rocher lui-même seront considérés comme tabous. Dans certains cas il pourra servir de lieu de sacrifice. De toute manière il sera considéré comme tabou exception faite pour celui qui a la garde du lieu et la propriété des secrets médicinaux du clan.
Le tertre du clan peut se situer dans ce même lieu ou se situer dans son environnement immédiat.
Le niveau qui vient ensuite est celui de la monnaie (thawé) portant une figurine de bois ou de pierre représentant l’ancêtre du clan. C’est le trésor de famille.
Viennent ensuite les « hyatik » (secrets médicinaux) qui sont l’apanage du clan. Ils tirent leur puissance de l’ancêtre que l’on invoque au travers de la figurine ou sur l’autel du clan.
Les plantes, disent les vieux, n’ont pas de vertus propres ;elles ne sont que le matériel symbolique sur lequel l’officiant prononce les paroles sacrées qui leur permettent de véhiculer la puissance de l’ancêtre.
L’ESPACE : Le mythe, l’habitat et la hiérarchie s’interfèrent
sur un même espace. L’espace dans le monde Mélanésien,
c’est le pays sur lequel s’étend l’univers du mythe.
« Le paysage social et le paysage naturel se recouvrent, l’habitat
d’un groupe n’a pas pour limites les palissades de la demeure ou
les frontières manifestes sur le sol. Il comprend tout le domaine sur
lequel s’exerce le rayonnement des aïeux, dieux ou totems. »
(page 166 DO KAMO de Leenhardt)
Paysage, dessin de village, société, défunts et êtres mystiques ne forment qu’un ensemble non seulement indivisible mais encore pratiquement indifférencié. Ce qui veut dire que l’espace ici est inintéressant dans sa réalité objective. On ne peut donc pas l’hypothéquer, le vendre ou le violer par des travaux qui en bouleversent la physionomie, car ce serait porter atteinte à des aspects divers de l’incarnation du mythe.
C’est en effet un espace connu de chacun et reconnu par tous les membres de la tribu. Chaque parcelle est identifiée par tous car elle est nommée et chacun la désigne par son nom et ce nom est connu comme faisant partie des lieux attachés au nom de tel ou tel clan. Il n’y a pas d’espace vide ou de terres vierges dans cet univers. Et constamment les conversations, les récits des évènements qui se sont passés à la tribu, les légendes, les berceuses, les chants de pilous, et les discours coutumiers qui reviennent fréquemment dans l’année rappellent ces noms. L’espace de la tribu apparaît ainsi comme une immense scène d’un théâtre perpétuel où chacun joue son rôle à une place assignée.
Un clan qui perd son territoire, c’est un clan qui perd sa personnalité. Il perd son tertre, ses lieux sacrés, ses points de références géographiques mais également sociologiques. C’est tout son univers qui est ébranlé, son réseau de relations avec ses frères, avec le protocole afférent qui se trouve dans une confusion généralisée.
Il est aussi à remarquer que les parcelles de terre, à partir des tertres qui les réunissent en leur donnant une structure d’organisation, se trouvent dans un réseau de relations qui les unit les uns aux autres tout comme les clans ont un réseau d’alliance qui suit les rivières qui traversent les chaînes et les vallées suivant des itinéraires précis.
L’espace ainsi conçu n’est pas très objectivé car il est le tissu tout imprégné du réseau de relations des humains. Il set d’archive vivante du groupe et comme telle constitue une des bases du Monde Mélanésien et par le fait même il apparaît comme un des éléments fondamentaux constituant la personnalité canaque. Il apparaît donc en définitive non pas seulement comme un élément du cosmos, mais comme un des aspects essentiels du mythe. Par rapport à la personne, il n’apparaît pas seulement comme un support matériel mais comme une des qualités.
L’homme de la tribu accède à la personnalité par sa relation au mythe et par sa relation avec l’espace.
Jean Marie Tjibaou